samedi 28 juin 2008

DAPHNE ROULIER

DAPHNE ROULIER
Son actualité
Elle continue à animer chaque samedi à 12h40 "+ Clair" sur Canal +. Ce qui, dans le monde éphémère de la télévision, est déjà une actualité.

Notre rendez-vous
A l'Hôtel Montalembert (paris VII). Nous la rejoignons à la fin d'une séance photos (NDRomano : quelles photos !!). Pas moins de de quatre jeunes femmes l'accompagnent pour l'occasion (une coiffeuse, une maquilleuse et deux chargées de communication). Un peu intimidé, nous lui demandons si elles comptent assister à l'entretien. "Rassurez-vous, non!", s'amuse-t-elle. Seules deux coupes de champagne rosé (NDRomano : décidément, elle est faite pour moi) seront témoins de notre conversation. Pétillante ? A vous de juger.

Première vocation

Nonne vétérinaire

Le métier que vous rêvez d'exercer
Bergère en Céphalonie

Qui admirez-vous?

Des clowns tristes, apatrides politiques et insolents. J'aimerais beaucoup rencontrer Julien Gracq.

Livres cultes

Ceux d'Ernest Hemingway et de Romain Gary. J'aurais voulu vivre comme le premier et écrire comme le second.

Héroïne (resp : Héros) de fiction
Lou Andreas-Salomé. Une femme trouble, traversée de courants contradictoires, à la fois lumineuse et vénéneuse, qui a inspiré beaucoup d'écrivains.

Que vous reproche-t-on?

Des aventures que je n'ai pas, des traits de caractère qui ne sont pas les miens, et un défaut que j'aimerais corriger : celui de ne jamais rappeler.

Le plus beau compliment que l'on puisse vous faire

Poser sur moi un regard bienveillant, sans préjugés.

Votre mauvais goût

Le saucisson et le chocolat.

L'image qui vous manque

J'évite de regarder dans le rétroviseur.

Votre dernier cauchemar
Pas racontable.

Usage du psy

Intensif. C'est le seul moment où je peux appuyer sur pause et réfléchir.

lundi 16 juin 2008

Yves Lacoste. géographe .interview Thierry Paquot 1995

Venons-en à votre lecture passionnée du roman de Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes. Que vous apprend-il sur le paysage ? Vous aide-t-il à mieux voir et analyser le paysage, et en particulier le paysage urbain ?

Y. L : Je tiens ce roman pour le plus grand roman géopolitique. Il est vrai que son auteur, Louis Poirier de son vrai nom, est géographe. Il a enseigné la géographie au lycée Claude Bernard à Paris, avant de prendre sa retraite. Avant la guerre, il a publié deux études dans les Annales de géographie : "Bocage et plaine dans le sud de l’Anjou" et "Essai sur la morphologie de l’Anjou méridional" ; mais ce n’est pas l’observation de terrain qui le mobilise le plus. Sa rencontre avec André Breton est décisive, et lui permet de voir autrement le réel et le surréel qui l’entoure. Il a été l’assistant de Jean Dresch à Caen durant la guerre. Du reste, il aurait pu faire une carrière universitaire : il avait commencé une thèse sur la Russie qui a été compromise par le pacte germano soviétique, qu’il n’a jamais vraiment digéré ! Et puis l’attrait de la littérature aidant... Il note dans Lettrines : "Je n’oublie jamais un paysage que j’ai traversé." A le lire, on ne peut que le croire tant les descriptions sont fines, subtiles, charnelles. Bien sûr, il y a La Forme d’une ville, sur Nantes, qu’il publie en 1985 et où il constate que, si la ville exprime l’esprit républicain, les campagnes n’oublient pas la guerre de Vendée... Personnellement je reste subjugué par Le Rivage des Syrtes, par le territoire contrôlé par la ville d’Orsenna, par l’ampleur et l’universalité du drame politique que ce roman exprime. Au château d’Argol était un texte "fantastique" qui ne peut servir de référence pour la compréhension de l’œuvre de Julien Gracq. Ce dernier ne réécrivait pas chaque fois le même livre ! Le Rivage des Syrtes résulte d’un collage, bien sûr Orsenna pourrait être Venise ou Florence, c’est à dire une grande ville qui contrôle un vaste territoire au delà duquel se trouve un Etat rival qui le menace en permanence sans donner cette impression. Dans les "paysages" qu’il décrit on peut s’amuser à retrouver les "modèles", ici la côte bretonne, là le Panthéon, etc. Le mot commun "syrtes" désigne des bancs de sable mouvant au bord de la mer, d’où l’importance dans ce roman des limites, des bords, des entredeux. C’est le tragique de la Seconde Guerre mondiale et du nazisme qui se trouve posé, le destin du monde n’eût pas été le même si l’issue du conflit avait été en faveur des nazis... Julien Gracq m’a confié, un jour, que la lecture du roman de Ernst Jünger (écrivain qu’il admire) Sur les falaises de marbre l’a profondément influencé.

mardi 10 juin 2008

Jean Pierre Mocky et Julien Gracq dans VSD 10/06/2008

Jean-Pierre Mocky


Le cinéaste a rencontré Alfred Hitchcock en 1962, à Los Angeles, chez Maurice Jarre. "Un monsieur très poli, qui parlait français et raffolait des confitures". Aujourd'hui, il réalise des films de vingt-six minutes, tirés de nouvelles publiées dans "Hitchcock magazine".
Pour Mister Mocky présente (1), il a réalisé une série de films de vingt-six minutes tirés de nouvelles policières inédites publiées par Hitchcock Magazine dans les années soixante. Premier titre : Dans le lac, où Arielle Dombasle tient le rôle de l’héroïne vengeresse. Dans ces petits polars bien ficelés, pleins d’un humour noir qui lui est propre, il dirige, entre autres, Michel Piccoli, Laurent Gerra, Charles Berling, Lorant Deutsch ou Claude Brasseur. Et dans Mocky s’affiche (2), celui qui a fait jouer les plus grands du cinéma français, souvent à contre-emploi, commente les soixante-quatre affiches de son inclassable filmographie.
NAISSANCE. « Je suis sans âge », dit Jean-Paul Adam Mokiejewski, né le 6 juillet 1933, à Nice (06). Son père a quitté l’Ukraine après la révolution de 1919 et devient taxi pour de riches touristes russes sur la Côte d’Azur. En 1940, par peur des persécutions contre les juifs, il veut faire partir son fils pour l’Algérie chez un ami d’Europe de l’Est, installé près d’Oran. Le petit est précoce (à 7 ans, il mesure 1,55 mètre), mais trop jeune pour prendre le bateau seul. Son père demande à un employé de la mairie, qu’il connaît bien, de le vieillir. Le 1933 devient 1929. Aujourd’hui, Jean-Pierre tente de faire rectifier son état civil.
PREMIER SOUVENIR. Il a 2 ans et demi quand son père l’installe au volant de sa Citroën C3 Trèfle.
REPTILE. À 6 ans, à la Tour Rouge, la seule plage de sable niçoise, il cherche des coquillages à genoux, à l’entrée d’une grotte. Il est mordu par un serpent, que son père attrape et apporte, dans un bocal, au Musée océanographique de Monaco. Il s’agit d’un serpent de Java, une espèce aquatique venimeuse.
TILT. À 7 ans, il accompagne ses parents au cinéma voir Une nuit à l’opéra. « J’ai été frappé par l’humour du personnage de Groucho Marx quand celui-ci déclare à une femme : “Je suis avec toi parce que tu as du pognon.” » À cette époque, ses parents bougent sans cesse, il n’est pas réellement scolarisé. Sa mère lui apprend à écrire, à compter.
MARIAGES. Il se marie à 13 ans (officiellement 17 ans) à Monique Baudin. Le père de celle-ci, un miroitier, connaît le vrai âge de Jean-Pierre mais il tient au mariage car sa fille est enceinte. Sur la photo de la cérémonie, il porte la culotte courte, elle est ronde. L’union dure trois mois. Il se mariera quatre fois.
PREMIER JOB. À 14 ans, il devient chauffeur de taxi pour la G7, à Paris. Parallèlement, il s’inscrit au conservatoire, avec Jean-Paul Belmondo. Pour ne pas porter le même prénom, il devient Jean-Pierre. Il est viré par Paul Abraham car il joue, à la Huchette, Gloriana Ravengi, avec Bebel. « Un genre d’Hamlet sur une scène de 3 mètres sur 4 », selon lui. À Neuilly, il charge Pierre Fresnay, qui lui lance : « Tu as une tête, tu vas jouer avec moi ! » Il le convoque au théâtre de la Michodière. « Il buvait beaucoup de vin rouge car Yvonne Printemps le menait par le bout du nez. Il l’avait piquée à Sacha Guitry, qui lui en était reconnaissant ! » Jean-Pierre Mocky joue dans Pauline ou l’écume de la mer puis est engagé par Julien Gracq pour le rôle principal de Perceval le Gallois dans Le Roi pêcheur. Le jeune premier se fait descendre par la presse. « À l’époque, Leonor Fini est tombée amoureuse de moi, elle voulait m’emmener en Corse auprès de ses chats. »
ORPHEE. Jean Cocteau lui demande d’être le poète dans Orphée (1949). Quand la mort emmène Orphée en Rolls, il dit : « On a écrasé ce type… Une place où ne passe jamais personne. » Il ne sera pas crédité.
ITALIE. En 1954, il est stagiaire sur le tournage de Senso, de Luchino Visconti. Sur le plateau, tous les hommes sont amoureux d’Alida Valli, la somptueuse comtesse Livia Serpieri dans le film. Lors de la soirée de fin de tournage, elle arrive au bras de son mari, un très petit homme avec une drôle de tête. Sur La Strada, Fellini, qui cuisine des pâtes pour la troupe, interrompt le tournage : Giulietta Masina a un faible pour Richard Basehart, qui joue le violoniste fou.
AMOUR. Mocky a pour principe de ne pas coucher avec les actrices qu’il fait tourner. En 1985, Patricia Barzyk (Miss France 1980), qui venait de jouer pour Manoel de Oliveira dans Le Soulier de satin, accepte un rôle de chanteuse d’opéra qui se promène nue à Nice pour La Machine à découdre. Le film terminé, elle lui intente un procès car, pour la promotion, elle estime que trop de photos d’elle dévêtue sont publiées dans la presse. Treize ans plus tard, à Montbéliard (25), il passe une annonce pour une figurante de 10 ans pour Tout est calme. Une petite fille aux yeux bleus se présente : « Je m’appelle Barzyk. » « Où est ta maman ? » « Là-bas. » Patricia Barzyk, mère célibataire, est aussi engagée pour un rôle de secrétaire dans le film. Quelques semaines après la fin du tournage, elle arrive chez lui à Paris, à Noël, une bouteille de champagne à la main. Ils ne se sont plus quittés.
CLIN D'ŒIL. Dans Les Compagnons de la Marguerite, en 1966, Claude Rich n’arrive pas à divorcer et il élimine sa femme en trafiquant les actes d’état civil.
LÉGENDE. « Mes dix-sept enfants, c’est comme la rumeur de mes cent pizzerias. J’ai cinq enfants déclarés et, c’est vrai, quelques autres, fruits de la libération des femmes qui ne voulaient pas de mari. Je suis père de jumeaux, en Sicile. Je présentais Solo, avec Peter O’Toole, en 1970. Une belle brune me demande un autographe dans le creux de sa main. Le lendemain, nous faisions l’amour sur la plage. Quatre ans après, je reçois une carte postale, avec une photo des garçons : “Tes enfants.” Je prends le train avec la trouille de me faire assassiner par le père. Elle est couturière et m’explique qu’elle ne m’a pas averti car les enfants sont à elle. Je les vois de temps en temps. Ils m’envoient de l’huile d’olive, des jambons. J’ai eu le même genre d’aventure avec une Australienne, avec une Guinéenne. »
AVION. Après un premier accident en 1949, dans le Moyen Atlas, un autre avec Henri Vidal et Daniel Gélin (l’appareil atterrit en catastrophe, moteur en feu, près du détroit de Gibraltar) et après le crash d’un Boeing à Fiumicino dans lequel disparaît Georgette, sa fiancée hôtesse de l’air, il a une peur panique de l’avion.
ASSOCIATION DE MAÎTRE. « Avec Orson Welles, Jean-Pierre Melville, Luis Buñuel et Jacques Tati, on s’est retrouvés à La Coupole pour créer un syndicat d’auteurs à risque. Orson dit : “Bon, on vote ! Qui veut être président ?” Mais personne ne voulait être président, secrétaire ou trésorier. Finalement, ils m’ont désigné, mais moi-même je ne voulais pas. On a laissé tomber ! »
(1) Chaque dimanche, à partir du 15 juin, à 20 h15, sur 13ème Rue.(2) Christian Pirot éd.
Laurence Durieu
10/06/2008 17:30

vendredi 4 avril 2008

Presse ocean: Julien Gracq lègue ses manuscrits à la Bibliothèque nationale de Franc

Julien Gracq lègue ses manuscrits à la Bibliothèque nationale de France

L'écrivain Julien Gracq, décédé le 22 décembre à 97 ans, a légué l'ensemble de ses manuscrits à la Bibliothèque nationale de France. Il a également souhaité que sa propriété de Saint-Florent-le-Vieil devienne une résidence pour jeunes écrivains.
« Julien Gracq, dont la critique avait souligné l'éloignement par rapport aux publications contemporaines, a marqué en premier son intérêt pour les oeuvres à venir en léguant sa propriété de Saint-Florent-le-Vieil à une Résidence pour jeunes écrivains », ont écrit Bernhild Boie, l'exécuteur testamentaire, et Bertrand Fillaudeau des éditions José Corti dans un communiqué commun.

Nombreux manuscrits

L'ensemble des manuscrits de l'écrivain fait, par ailleurs, l'objet d'un don à la Bibliothèque nationale de France (BNF), le « droit de divulgation » étant confié à l'exécuteur testamentaire. Selon la BNF, le fonds comprend « les manuscrits de ses ouvrages publiés ainsi que les manuscrits inédits ou partiellement inédits en sa possession au moment de sa mort ».

La quasi-totalité des manuscrits autographes de ses grands romans y figurent « sous forme de dossier de travail et de mises au net corrigées ». Notamment Un beau ténébreux, la Littérature à l'estomac, le Rivage des Syrtes et un Balcon en forêt. Les très nombreuses pages de Notules de ses cahiers font également partie du legs.

Mythe littéraire

Julien Gracq a, par ailleurs, légué sa bibliothèque à la Bibliothèque municipale de Saint-Florent-le-Vieil et sa résidence parisienne à la Croix-Rouge française. Enfin, les traductions et travaux consacrés à l'auteur sont confiés à la Bibliothèque municipale d'Angers.

Les éditions José Corti demeurent éditrices de l'oeuvre de Julien Gracq. Une oeuvre nourrie de romantisme allemand, de fantastique et de surréalisme. Ce qui a fait de lui un mythe littéraire. En 1951, Julien Gracq avait d'ailleurs refusé le prix Goncourt pour le Rivage des Syrtes.

jeudi 3 avril 2008

Il testamento di Gracq

Le testament de Julien Gracq révélé

Bruno Racine eut hier la responsabilité de rendre compte du testament de Julien Gracq, mais l'étonnement ne vint que du public. « Je lègue les manuscrits de mes ouvrages publiés ainsi que mes manuscrits inédits ou partiellement inédits en ma possession au moment de ma mort [...] à la Bibliothèque nationale », écrit-il dans un document que s'est procuré Le Point.

Rien d'étonnement donc, car il semblerait que la BnF en avait formulé la demande quelques années plus tôt, et Julien, avec l'accord de Bernhild Boié, son éditrice, y avait consenti. On compte donc une vingtaine d'ouvrages, et même, selon la conservatrice en chef Marie-Odile Germain, « une ou deux œuvres dont on n'avait jamais entendu parler ».

Vision anticipant la numérisation de masse des documents aujourd'hui, une close du testament réclame que « la bibliothèque universitaire d'Angers, sur sa demande aura le droit d'obtenir une photocopie ou un microfilm des manuscrits de mes ouvrages publiés, et de ceux-là seulement ». Aujourd'hui, on parlera donc de livres électroniques...

En revanche, la série des cahiers Notules, de 3.500 pages environ est touchée par une clause de non-divulgation de 20 ans. Selon Marie-Odile, « on a du mal à imaginer que ce soit des textes autobiographiques, mais il pourrait s'agir de notes plus personnelles que ce qu'il avait l'habitude de publier. » Et pour ne pas frustrer le public, et qu'il « puisse voir l'écriture de Gracq, quelques pièces seront montrées dans l'une de nos expositions temporaires », ajoute-t-elle.

Entre autres legs, notons que sa résidence parisienne a été donnée à la Croix rouge, et que la bibliothèque personnelle de l'auteur ira à la Bibliothèque municipale de Saint-Florent.-le-Veil (Val-de-Marne). Julien Gracq est mort le 22 décembre 2007.

Rédigé par Cecile Mazin, le jeudi 03 avril 2008 à 07h41


http://www.actualitte.com/actualite/1634-Julien-Gracq-testament-BnF-manuscrits.htm

Une matinée avec Gracqjeudi 3 avril | 01:23 commentaire d'un article du point de ce jour.

Jo GatsbyUne matinée avec Gracqjeudi 3 avril | 01:23
Hommage littéraire. Tombeau de Louis Poirier, alias Julien Gracq, fin 2007 à Angers. Le sort aura été cruel avec le plus authentique des Florentais. Natif de Saint-Florent-le-Vieil, à deux encablures de Nantes, le premier des écrivains français à avoir été édité vivant dans la collection prestigieuse de La Pléïade est mort l'avant-veille de Noël dernier au CHU d'Angers, ville qu'il n'affectionnait pas particulièrement. Retour sur une visite en 1992, où se mêle le souvenir de ses obsèques angevines. Rencontrer Julien Gracq et revivre. Telle était l'expérience fabuleuse qui fut la mienne lorsque par un jour froid et ensoleillé de la fin janvier 1992, j'eus la chance de voir s'ouvrir devant moi la porte du plus mythique des auteurs français vivants, rue du Grenier à sel, à Saint-Florent-le-Vieil. Une seule couronne l'autre jour sur son cercueil, portée par un ministre des affaires étrangères d'hier, descendant d'illustres vendéens, avec la mention : «Hommage des florentais au plus illustre de leurs contemporains». Le Mont-Glonne en émoi. La traversée du grand pont sur la Loire qui précédait l'entrée dans le bourg de sa commune, les ruines du château de Gilles de Rais une fois laissées sur notre gauche à Champtocé, puis la Loire et ses brumes blanches traversées, restait un virage à gauche après ce pont équipé de haubans à l'ancienne ; puis encore une fois à droite pour entrer dans la rue du Grenier à sel, au nom prédestiné, comme tous les noms qui auront jalonné la vie de Louis Poirier. Jusqu'à celui de «l'Avenue des Poiriers» conduisant au crematorium de Montreuil-Juigné (Maine-et-Loire, au nord d'Angers), où une petite foule de fidèles et de rares élus ont veillé l'autre jour sur sa sépulture. Jusqu'au bout, le règne du vocable roi. Il habitait au n° 3 de la rue. Une clochette à tirer, deux courtes volées de marches en pierre à grimper et déjà, il ouvre sa porte. Sa maison, dès le perron, est une machine à remonter le temps, à sortir de la finitude. Il y règne une ambiance un peu ancienne, feutrée, calme, où l'araucaria cher au héros du Loup des Steppes d'Hermann Hesse aurait trouvé sa place sans peine, l'odeur de cire en moins. Salon... Gracq nous introduit alors assez vite dans un petit salon situé à gauche de l'entrée, où de brèves présentations eurent lieu. Il nous propose des sièges. Une photographe amie de l'écrivain et journaliste Jacques Boislève n'expliquera ce qui l'amenait alors à me suivre qu'après environ une heure et demie de discussion non stop autour de ses «Carnets du grand chemin», son dernier essai d'alors, publié peu de temps après par l'éditeur José Corti ; sa boutique a pignon sur rue donnant sur le jardin du Luxembourg à Paris ; lequel l'avait connu à ses débuts, chez qui Julien Gracq avait fait éditer son premier roman, «Le château d'Argol», en 1938. Corti l'a précédé dans la mort, mais la maison a envoyé son représentant pour l'adieu. Accueillant, prévenant, l'homme est tout à l'objet de notre visite, installé dans un fauteuil, près d'une table sur laquelle je peux poser de quoi écrire et l'ouvrage à la couverture rose passée, un peu comme celles des oeuvres poétiques latines qui auront fait souffrir des générations de potaches, mais dont le format plus épais et moins large donne d'emblée la sensation tactile d'une épaisseur, d'une ampleur sémantique, d'une qualité littéraire. Louis Poirier alias Julien Gracq m'offre alors le redoutable honneur d'engager la suite d'une conversation dont j'appréhende tout d'abord qu'elle n'ait tôt fait de le lasser, de lui sembler un peu superficielle, en dépit de tous mes efforts pour en garder la hauteur à un degré raisonnable d'intelligence et d'humanité, d'à propos littéraire et de sens, à partir des quelques remarques notées la veille sur la petite carte laissée entre les pages du livre par l'éditeur avec cette mention imprimée : «Hommage de l'auteur absent de Paris». Sa voix est plutôt agréable. Elle ne semble pas atteinte par le demi-siècle passé de littérature dont il fait état. Le soleil qui éclaire la partie droite de son visage austère et paisible, telle une figure hiératique du génie textuel incarné qu'il était déjà aux yeux de ses pareils, académiciens inclus, laisse entrevoir par moments un quasi amusement dans un regard un rien marqué par les cernes ; presque une sorte de jubilation intérieure, un reste d'enfance que des années de géographie, d'histoire, et surtout de commerce régulier avec les mots lui avaient peut-être appris à effacer, à peine montée à la surface, comme des bulles crevant une eau limpide mais un rien sombre. Non, il ne comprend pas pourquoi on s'intéresse à lui. Par deux ou trois fois, il emploie le mot «taciturne» en parlant d'autres écrivains qu'il a connu, autant de statues au Panthéon des lettres à nos yeux, mais ce «taciturne» là ne semble pas être pour lui quelque chose de péjoratif : ni un défaut, ni une qualité de ces présences-là, seulement ce par quoi il se souvenait d'eux, autour d'une table et d'un repas partagé. Il nous parle ainsi des Mauriac, Char, Breton, Eluard, Aragon, comme nous de nos voisins de rue, ou de palier. S'étonne d'entendre frapper à sa porte la presse littéraire moribonde d'une époque consumériste en faisant, un rien matois : «mais pourquoi viennent-ils me chercher jusqu'ici, n'ont-ils pas trouvé dans la jeune génération la relève qu'ils espèrent tous ?». Pas d'interview, non, un simple échange. Gracq ne veut pas d'une « interview » en bonne et due forme, avec questions et réponses comme autant de simulacres de mémoires défaillantes, et se fait un rien critique en évoquant ces renvoyeurs d'ascenseurs éditoriaux incapables d'écrire sur un livre sans pratiquer à outrance la citation «comme une faiblesse de la pensée, une incapacité à dire sa propre version du texte, trahissant ainsi une mécompréhension de l'oeuvre et une vraie paresse intellectuelle». Peu après, un certain Jérôme Garcin remplira deux pleines pages grand format d'une célèbre revue culturelle parisienne d'un interview de Gracq recomposé en questions-réponses, truffées de citations de son livre, façon prêtre intégriste du temps des lumières lisant à ses ouailles les «bons» extraits de l'ancien testament pour leur éviter de tenter d'en entendre la portée profonde ! Quelle trahison ! Quel lèse-Gracq ! En lisant, en écrivant, en parlant, en écoutant, Gracq troque l'esbroufe contre l'échange réel. Il nous parle de « l'ama » des écrivains du XIXe siècle, tout le XIXe siècle, les romantiques et les autres qu'il cite sans déplaisir, pour nous expliquer « l'idée d'un numen habitant l'écrivain dans la solitude et lui communiquant seule sa force de pénétration et son originalité ». La plus courte mention d'un thème relevé dans ses «Carnets» suffit à lui faire identifier le passage concerné, l'amenant aussitôt à développer, échafauder une démonstration sur son écriture, illustrer ce qu'il a décrit, avec une très grande justesse, sans jamais quitter d'un yota sa trajectoire imprimée, ni s'éloigner d'un poil de ses routes littéraires ou de ses perceptions paysagères truffées de découvertes de génie. Ainsi, lorsqu'il évoque le passage des toitures en ardoise à celles en tuiles, à l'endroit même où se situe la fracture tellurique entre le bassin parisien et le sous-sol plus malléable, calcaire, marbré, prévendéens des Mauges ligériennes, posé aux yeux du géographe et artiste comme une frontière géopoétique naturelle entre l'Anjou bleu républicain et les marches du choletais. Sans doute est-ce là un des points qui impressionnent le plus sûrement chez cet homme qui ne craint pas, tout en s'en excusant au regard des gens de ce métier, de devoir dire que Voltaire était pour lui une sorte «d'écrivain-journaliste», et que par ailleurs «la mortalité infantile, en littérature, demeure bien supérieure à celle qui touche tous les autres arts majeurs» ! Chose qu'il attribuait ce jour-là au «pantouflage» tout comme au caractère décidément peu lucratif de l'activité littéraire, dès lors que celui qui s'y adonne en attend une réelle «qualité», sans laquelle son exercice ira déraper vers d'autres genres plus malléables, souvent source d'une toute autre prospérité. Rouaud parlant de Lindon et de son amour du pouvoir. «Casanier»... Il se disait «casanier» malgré ces carnets de routes qui traversent une partie de l'Europe et des USA, malgré ces années d'enseignement tant en province qu'à Paris, et ces années lumière de fulgurances intellectuelles dans la traversée de la littérature européenne, passée, présente et en devenir qu'il n'avait de cesse de peser et de sous peser sans sectarisme aucun entre les genres et les auteurs, vénérant un Henri Beyle alias Stendhal comme d'autres alias Orsenna l'ont vénéré pour monter plus vite au firmament télévisuel mais ont boudé l'ultime hommage à sa dépouille : hormis Jean-Philippe Le Guillou, Pierre Mesnard, Jacques Boislève, Georges Cesbron, Joseph Raguin le journaliste et critique originaire du segréen, côté lettres, Pierre Brana le Girondin, Jean-Marc Ayrault le Nantais, Hervé de Charrette le Florentais côté politiques, une centaine d'anonymes tous eu ou prou fous de sa prose, fascinés par la beauté de ses romans, mais pas un seul élu angevin pour se recueillir sur son cercueil - municipales ou inculture oblige - en écoutant un peu de Wagner, quelques notes de Chopin, et la dernière lecture d'un passage du «Balcon en forêt» par la fille de sa filleule venue spécialement d'un pays encore plus lointain que «le rivage des Syrtes» pour cette dernière heure angevine avant les cendres. Il était couché là, entre les planches, invisible aux yeux, sensible au coeur. Hommage à l'auteur, absent pour toujours de Saint-Florent-le-Vieil. D'autres que lui ont vu le monde dans son entier. Lui, assurait-il modestement, ne l'avait pas fait. Il l’avait seulement écrit sous toutes les coutures, imaginaire compris, sans faute de frappe ni contresens. Christophe Journet Ses oeuvres Au château d’Argol, 1938
 Un beau ténébreux, 1945
 Liberté grande, 1947
 Le Roi pêcheur, 1948
 André Breton, quelques aspects de l’écrivain, 1948
 Le Rivage des Syrtes, 1951
 ( Prix Goncourt, qu’il refuse) Prose pour l’Étrangère, 1952, Penthésilée, 1954
 Un balcon en forêt, 1958
 Préférences, 1961
 Lettrines, 1967
 La Presqu’île, 1970
 Lettrines II, 1974
 Les Eaux Etroites, 1976
 En lisant en écrivant, 1980
 La Forme d’une ville, 1985
 Autour des sept collines, 1988
 Carnets du grand chemin, 1992
 Entretiens, 2002 www.jose-corti.fr/auteursfrancais/gracq.html
milol33Julien Gracqmercredi 2 avril | 19:03
Merveilleux Julien Gracq. Je regrette de ne pas être allé au moins une fois à sa rencontre, dans son petit village...

mardi 1 avril 2008

Jean Malaurie...à propos de Michel Le Bris et des étonnants voyageurs

Hommage à Michel Le Bris
Le plus grand mérite pour moi du festival de Saint-Malo, et de sa figure de proue, Michel Le Bris, est d’avoir non seulement rendu son honneur à l’idée de voyage, détournée de nos jours par la vague croissante du tourisme, mais aussi sa dignité perdue à la grande cité corsaire, qui s’était peu à peu réduite à n’être plus qu’une station vacancière et crêpière. Et ce, malgré Le Cheval d’Orgueil de Per Jakez Hélias, cabré en juillet 1975, en élevant le folklore breton de Bécassine à la hauteur d’une sociologie à part entière jusqu’alors réservée, en France, aux peuples exotiques, dits « primitifs ».
C’était l’époque où, convaincu que les termes TERRE et HUMAINE devaient être indissociables et que, selon le mot célèbre : « Ce qui compte dans le voyage, c’est le voyageur », je tentai de convaincre, pour écrire dans ma collection, les plus brillants anthropologues, sociologues, écrivains, de ne pas dire seulement JE en tant que spécialiste ou témoin, mais JE en tant qu’homme.
Rechercher à tout prix l’objectivité scientifique m’a toujours semblé en effet, de la part des savants-voyageurs, une tentative erronée, un faux-semblant voué à l’échec.
C’est une des raisons pour lesquelles j’ai souhaité qu’outre un forum invitant à s’exprimer des universitaires - ethnologues, sociologues, géographes ou historiens - Terre Humaine devienne, livre après livre, une société ouverte d’hommes libres, accueillant au gré de l’inspiration et de l’histoire toutes sortes d’étonnants voyageurs, au sens où je l’entends, c’est à dire susceptibles de révéler au détour de leurs itinéraires de pensée, chacun à sa manière, son milieu spécifique, sa civilisation et sa culture. Aussi y rencontre-t-on des grands écrivains comme Zola et Ramuz, des explorateurs (Thesiger, Malaurie), des anthropologues philosophes (Lévi-Strauss, Descola, Bastide), des Indiens d’Amérique, une paria d’Inde, des paysans de France, de Hongrie, de Chine, un des derniers curés de la campagne française, des poètes (Segalen, Lacarrière), des intellectuels (Duvignaud, Balandier), des marginaux, des mafiosos, et jusqu’à un braqueur de banque - Claude Lucas - précisément de Saint-Malo, et qui, de sa prison, rêve, en 1999, de rejoindre en toute liberté sa nouvelle demeure de l’île d’Ouessant.
Quatre-vingts auteurs, camarades d’une bibliothèque des idées, devenue une famille de pensée. Auteurs solidaires, chaque livre s’épaulant l’un l’autre ; souvent, ils n’ont pas quitté leur province, leur village, leur tour d’ivoire, et même leur prison, bref leur propre vie, mais ils ont brassé leur sang à travers de redoutables contrées : les déserts extrêmes, mais aussi la misère, l’injustice, l’illétrisme ou l’anonymat.
Comme chaque printemps, à l’appel passionné de mon ami Michel Le Bris, dont le souffle celtique a toujours une dimension poétique, et avec lequel nous célébrons, à bord de la nef des Etonnants voyageurs, la dixième année de ce festival unique en France, je vais donc aborder à Saint-Malo ressuscitée, en compagnie de mes si chers camarades de collection. Je le pressens, certains d’entre eux qui ne sont plus, hélas, aujourd’hui, que des fantômes, nous observent avec un sourire bienveillant de l’au-delà. Mais c’est alors qu’il me semble tous les entendre s’écrier, en découvrant le Grand et le Petit Bé : « Terre ! Terre humaine… Enfin ! »
Jean Malaurie